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coupes vernis Martin
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Dons au musée des Arts décoratifs

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Dons au musée des Arts décoratifs

En 2026

Il y a eu un grand hiatus provoqué par un changement de présidence et de direction du musée, qui au lieu de mettre en valeur ses impressionnantes collections, s’est lancé dans l’art contemporain et les happenings divers, tels qu’une exposition sur les ours en peluche. Les fidèles d’Hélène David-Weill ont déserté et nous avec. Nous sommes revenus avec les changements intervenus à la tête du musée en 2025 (Lionel Sauvage et Bénédicte Gady) qui ont garanti un retour aux fondamentaux. Par exception à nos statuts, nous avons accepté au printemps 2026 de financer l’achat de deux pièces exceptionnelles de la cristallerie du Creusot proposées par la galerie Dragesco et Cramoisan, des vases en cristallo-cérame à l’effigie des duc et duchesse de Berry. Le cristallo-cérame est une invention française principalement développée au début du XIXe siècle dans la manufacture de Montcenis située dans la banlieue du Creusot, ce qui fait qu’on l’appelle plus souvent cristallerie du Creusot. Il s’agit d’inclusions de médaillons ou camées en céramique ou en pâte de porcelaine dans du cristal qui leur confère un reflet argenté. L’invention date de 1798 et serait due à un dénommé Boileau. Le procédé a été perfectionné sous la Restauration par Boudon de Saint-Amans à Montcenis où il travaille et la manufacture est récompensée pour ses incrustations à l’exposition des produits de l’industrie de 1819, en même temps (est-ce une coïncidence ?) que la responsable de l’Escalier de cristal. Les camées à incruster sont fournis depuis longtemps par Desprez, rue des Récollets à Paris, qui en est le principal producteur depuis au moins 1806. Et les supports sont variés : gobelets, vases, tabatières, plaques ou bonbonnières.

De gauche à droite : le duc d’Angoulême, les vases en cristal du Creusot et la duchesse d’Angoulême.

 

La cristallerie du Creusot a été créée en 1785 par deux associés, Lambert et Boyer, avec l’appui financier de Louis XVI, de sorte qu’elle a pu se targuer d’être une cristallerie royale. Son emplacement a été choisi en raison de la proximité de houillères qui alimentèrent aussi la fonderie royale du Creusot, et de sable propre à fabriquer le verre. En 1787, la manufacture de cristaux de la Reine, établie à Saint-Cloud, y fut transférée. Sous la Révolution, la cristallerie est reprise en main par le RP Chapet, plus ingénieur que prêtre, qui y développe le procédé du flint-glass, lequel confère plus d’éclat au cristal. En butte à des difficultés financières, il tente à plusieurs reprises de vendre la cristallerie, qui est finalement liquidée en 1818 et reprise par son principal créancier, Jean-François Chagot, un industriel parisien en train de s’implanter dans la région, qui reprend aussi les fonderies du Creusot et les houillères de Blanzy. La cristallerie, redevenue royale, connaît alors une période de renaissance. Elle continue la production de cristal pour la table et la décoration, d’opalines et de cristallo-cérame. Pour cette dernière production, elle bénéficie, comme nous l’avons dit, des inventions de Boudon de Saint-Amans. 

C’est naturellement la famille royale, dont ses membres victimes de la Révolution, qui est le plus souvent représentée sur les cristallo-cérames ; ils ont été étudiés par Jacqueline du Pasquier https://www.persee.fr/doc/sevre_1169-2537_2005_num_14_1_1481 qui ne manque pas de citer nos deux vases qu’elle classe parmi les productions les plus spectaculaires de la manufacture. Il est vrai qu’ils étaient destinés au couple princier lui-même et sans doute fabriqués entre 1818 et 1820, 1818 étant la date de la reprise en main de la cristallerie et 1820 celle de la mort tragique du duc de Berry. Cette ancienne conservatrice nous précise qu’ils sont passés de la duchesse de Berry à la famille de négociants bordelais Guestier, peut-être donnés à l’occasion du passage de la duchesse à Bordeaux en 1828. En plus d’être des pièces uniques, ils ont leurs médaillons signés au revers par Desprez, ce qui est fort rare.

 

En 2022

La vente du 3 juin 2022 de Coutau-Bégarie était très attendue. On y retrouvait en particulier nombre de souvenirs du baron de Breteuil, ambassadeur, puis ministre de Louis XVI et devenu en 1790 son représentant officieux auprès des cours européennes. Une vieille connaissance, puisque c’était à lui qu’avait été donnée la table de Teschen, passée par testament avec ses archives politiques aux représentants de la branche aînée. Ses descendants directs Matignon, Montmorency, Talleyrand-Périgord, avaient gardé ses archives privées et nombre d’objets de valeur qu’ils ont mis en vente à cette occasion, mais il y avait aussi d’autres provenances.

© Les Arts Décoratifs / photo : Christophe Dellière
Nous avions remarqué dans la vente deux coupes dont la riche monture en bronze doré rocaille était d’une rare élégance, presque aérienne. Normalement, ce sont des porcelaines de Chine qui sont montées de la sorte. Or ici, il s’agit de coupes en carton recouvert d’une laque à l’imitation de la Chine, d’une belle teinte rouge. Cette technique a été popularisée par les frères Martin, opérant à Paris vers le milieu du XVIIIe siècle et créateurs du fameux vernis Martin. Ils ont surtout fabriqué des panneaux destinés à des meubles, des boiseries ou des carrosses. Cette technique a aussi été utilisée pour des pièces de forme. On trouve ainsi des récipients en métal (seaux à bouteilles, rafraichissoirs à verres, jardinières, théières, aiguières, etc.) peints par d’autres vernisseurs comme les artisans de la Petite Pologne, actifs vers 1770, ou de la manufacture de la veuve Besse ; on comprend que les récipients destinés à des liquides devaient être imperméables. On trouve aussi des boites en bois recouvert de vernis Martin, notamment des boites de toilette. D’autres pièces de forme pouvaient avoir un support en carton, il s’agit des tabatières ou des bonbonnières, dont l’avantage était la légèreté et dont l’inventeur fut Guillaume Martin. Par contre, le support de carton pour des imitations de porcelaine de Chine en vases montés en faisait des objets de pure décoration où il n’était pas question de mettre des fleurs. Beaucoup de ces pièces relativement fragiles ont pu être par la suite méprisées en raison du support, de leur emploi restreint et de leur qualité de copie.

Connaissant l’intérêt du musée des Arts décoratifs pour ces productions, nous leur avons proposé les coupes. Ils avaient en effet présenté en 2014 une remarquable exposition : Les Secrets de la laque française, le vernis Martin, réalisée en collaboration avec le Lackkunst Museum de Münster. La commissaire de l’exposition était Anne Forray-Carlier, en 2022 directrice adjointe du musée. Elle s’était appuyée sur les collections du musée Nissim de Camondo, qui dépend des Arts déco et comprend plusieurs exemples de vernis Martin, mais seulement une paire de vases montés en carton laqué bleuté à l’imitation du céladon, ce qui donne une idée de l’extrême rareté de ces coupes. Gageons que les possesseurs des siècles suivants n’ont pas été motivés à conserver soigneusement ces témoignages de l’artisanat du XVIIIe siècle, quand ils ont découvert que ces objets étaient en carton !

Dans le catalogue de la vente, il était émis l’hypothèse que ces coupes pouvaient avoir été fabriquées par Étienne-Simon Martin, dont l’inventaire après décès comportait une trentaine de vases en laque rouge. Mais dans le catalogue de l’exposition La Fabrique de l’extravagance tenue à Chantilly en 2020, il était écrit que le duc de Bourbon avait fait aménager dans son château un laboratoire de vernis de la Chine. Cet atelier a fonctionné, on en a la preuve, et on peut supposer que nombre des pièces en laque autre que de Chine ou du Japon qui figurent dans les inventaires du château en proviennent. Or le vernis rouge domine, souvent accompagné d’ornements en plomb doré, et les fonds sont bien en carton. Ne devions-nous pas les offrir au musée Condé ? Son nouveau directeur, Mathieu Deldicque, a pris la chose avec philosophie : Les coupes sont en bonne garde au musée des Arts décoratifs et nous pourrons les emprunter à l’occasion. De son côté, Anne Forray-Carlier estime que l’absence de marques, de cachets, de tout signe distinctif n’autorisera jamais de certitude. La seule que l’on ait, c’est la rareté de ces pièces.

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